Dix ans et trois jours

Le 1er septembre 2002 j’arrivais par le train de nuit à Berlin avec ma meilleure amie. Dix ans plus tard, je continue à penser que cet événement est la plus grande erreur de ma vie.

Si je n’étais pas venue à Berlin, je serai une personne différente. C’est bien là le point crucial. Je n’aime pas vraiment ce que je suis devenue.

Vendredi soir une collègue un peu plus jeune que moi m’a présentée ses amis. Son adorable petit ami m’a regardée comme si j’étais Jennifer Aniston en bikini et ma collègue a dit aux gens présent que j’étais son « modèle ».

J’ai passé le week-end à pleurer tout en m’abrutissant le cerveau de séries télé. Il y a un problème, et j’ai mis trois jours à poser le doigts dessus. Comment peut-on croire avoir comme modèle quelqu’un qui, selon ses propres critères, a raté sa vie?

Quand j’étais plus jeune j’avais du partir trois  jours en retraite dans un couvent avant une importante cérémonie religieuse. J’étais allée aux laudes et aux vêpres, j’avais fait le mur et lu le livre de l’Apocalypse. Lors d’une de nos séances de discussions, le prêtre nous avait demandé de réfléchir si on voulait « réussir notre vie » ou « réussir dans la vie ». Au-delà de la barbante question sémantique et de sa réponse catholique sous-tendue, cette phrase n’a jamais cessé de tinter dans mon oreille. Je sais que je ne réussirai pas ma vie sans réussir dans la vie. Quoi qu’on en pense, les attributs extérieurs de richesse comptent aussi. Etre reconnu ou aimé par ses semblables est important et indissociable, pour certains, d’une forme de réussite.

A cette aune j’ai réussi un bout du chemin. On me prend comme modèle. Mais surtout, on me craint. Je fais peur à beaucoup de gens, mon caractère a mauvaise réputation. Même les gens qui m’apprécient sont rebutés par moi. Au bout d’un moment il est plus facile de jouer le « weirdos » de service plutôt que de les détromper, s’enferrer dans le silence et fuir plus simple que de se livrer.

Car sous ce paravent se cache une réalité peu reluisante. Dix ans après, j’ai tout perdu. Ma meilleure amie m’a tourné le dos, après avoir changé de vie après mon départ. Mon petit ami a pris la tangente, et au 1er septembre 2012, m’a vie était loin d’être reluisante. La solitude est ma plus fidèle compagne, mon blog mon interface avec le monde. Je n’arrive pas à créer des relations fonctionnelles avec les gens, mon capital professionnel est largement entamé et ma carrière au point mort.

We can have it all, dit on souvent. Moi je me demande surtout ce qu’aurait été ma vie si je n’étais jamais partie à Berlin. Si je ne m’étais pas retrouvée tiraillée à 20 ans entre deux mondes, si tout n’aurait pas été plus simple en ne montant jamais dans ce train. J’aurais préparé les concours des écoles de journalisme avec ma meilleure amie. On serait peut-être entrée dans la même (quoi qu’elle a toujours été beaucoup plus brillante que moi). J’aurais commencé une carrière normale, aujourd’hui je serai sans doute plus heureuse avec une vie plus simple et moins de questions tournant comme des moustiques dans ma tête.

Et je serai peut-être moins weird.

2 comments

  1. MademoiselleK’s avatar

    Je trouve que weird est une qualité, en tout cas bien plus intéressant que mr ou mme Lambda « je fais comme tout le monde car je n’ai pas plus d’imagination ou d’envie ». ça, c’est déprimant.

    Et avec des « Si… »

    à 30 ans, on ne peut pas vraiment dire qu’on a raté sa vie hein!

    bonne (meilleure) continuation!

  2. Gianfranco’s avatar

    Ô Caroline, que tout cela semble sombre et pourquoi tant de dureté envers vous même ? Non, ces 10 ans n’ont pas été inutiles, n’ont pas été une erreur, c’est juste la vie, et vous l’avez vécue (contrairement à d’autres). On a cette chance (notre génération) de pouvoir vivre plusieurs vies, alors peut-être que Berlin n’en aura été qu’une tranche, mais ne reniez rien de tout cela!
    Vous avez eu le courage que peu ont, et vous êtes pleine de talent dans votre spécialité. Vous ne me persuaderez pas du contraire.
    Et comme dit par MademoiselleK, je pense aussi que weird est une qualité, tellement plus intéressant que toutes ces vies formatées autour de nous !
    Ne baissez pas les bras, il y aura toujours des gens pour vous soutenir, pour partager un café, à Paris, à Hackescher Markt, ou ailleurs. J’en fais parti. Bisous.

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